Alice Zeniter, lauréate du Goncourt des Lycéens pour son roman « L’Art de perdre », rencontre les élèves de 2nde 6 et de 1ère L1


Une romancière au lycée Jules Ferry

Compte-rendu du travail lettres-histoire réalisé autour de l’Art de perdre d'Alice Zeniter et de l’échange entre la romancière et les élèves de seconde 6 et de première L1 le jeudi 12 avril 2018

Jeudi 12 avril, le lycée Jules Ferry a eu la chance d’accueillir la romancière Alice Zeniter pour une conversation autour de son livre L’Art de perdre , paru chez Flammarion et récompensé par le Goncourt des lycéens 2017.

« L'Art de perdre raconte l'histoire émouvante de Naïma, petite-fille de harki, dont la famille est contrainte de fuir l'Algérie en 1962. On assiste successivement à l'arrivée du FLN, l'indépendance de l'Algérie, l'exil de la famille en France, puis la vie dans les camps et les HLM. Les personnages tentent de vivre dans une contrée raciste alors que le pays d'où ils viennent les méprise. Une pied-noir dira à Hamid, le père de Naïma, en désignant les Français : « La seule chose qui leur faisait plus peur que nous, c'était vous, les Bougnoules. »

L'auteur, elle-même petite-fille de harki, raconte indirectement son histoire à travers cette œuvre de fiction. Une histoire trop longtemps restée silencieuse. Elle raconte de façon bouleversante mais élégante les souffrances de milliers de personnes.

Ce récit est captivant, à la fois triste et magnifique. On s'attache à cette famille rejetée de tous, condamnée au silence et à l'oubli de ses origines pour essayer de s'intégrer dans un pays dont elle ne sait presque rien. Souvent qualifié de « chef-d’œuvre », ce roman raconte, avec subtilité et brutalité, un passé douloureux et presque oublié d'une famille ayant tout perdu: ses biens, sa dignité, sa noblesse et même sa culture. » critique d'Hélène D. élève de 2nd 6

La rencontre avec Alice Zeniter fut le point d'orgue de deux démarches pédagogiques distinctes menées en seconde et première L et associant lettres et histoire.

En seconde 6, le roman a été lu et analysé dans le cadre du Goncourt des lycéens, encadré par le professeur de lettres Marina Plus et les documentalistes Sandrine Mazokopakis et Amandine Chong. La participation à ce prix littéraire a été associée à un travail sur la vie littéraire et le métier d'écrivain en littérature et société avec le professeur d'histoire Guillaume Nodé-Langlois. En première L1, le cours d'histoire sur la guerre d'Algérie assuré par Marie Cuirot a donné lieu à une réflexion sur le lien entre histoire et littérature. Une étude comparative de la mémoire de l'embuscade de Palestro a été réalisée à partir des travaux de l'historienne Raphaëlle Branche et du chapitre 11 du roman d'Alice Zeniter.

En amont de la rencontre avec la romancière du 12 avril, les élèves de seconde 6 et de première L1 ont reçu une contextualisation historique grâce à la venue d'une exposition itinérante intitulée« la guerre d’Algérie, histoire commune, mémoires partagées » prêtée par l’Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre (ONACVG) et présentée dans le hall du lycée du 12 au 23mars.

Enfin, les lycéens ont dégagé quelques thèmes du roman sur lesquels ils ont préparé une dizaine de questions qu'ils posèrent à Alice Zeniter. Nous vous proposons ici le résumé des réponses de la romancière.

Lien entre l’histoire et la fiction :

Ce qui est intéressant dans le travail de l’historien – et de Raphaëlle Branche en particulier- c’est qu’il travaille non seulement sur un événement mais aussi sur la ou les manières dont l’événement est présenté dans l’opinion publique. Pour l’embuscade de Palestro, les historiens ont mis à jour et démonté les mécaniques de propagande de l’armée française et des politiques relayés par les médias de l’époque, faisant de l’attaque des 21 rappelés du contingent français un massacre symbolique de la cruauté du FLN. Ils expliquent comment s’est formée la mémoire en France. Pour une romancière, cette mémoire est un matériau de fiction idéal dans la mesure où elle est par essence une construction donc de la fiction. C'est la raison pour laquelle au début du chapitre 11, Alice Zeniter expose la version de l'embuscade de Palestro retenue par l'opinion publique française.

Pour autant « la fiction tout comme les recherches sont nécessaires ». Les livres d’Histoire racontent « scientifiquement » ce qui s’est passé, expliquent les mécanismes de la mémoire et influencent notre vison des événements. Dans le roman, on raconte l’Histoire par le biais d’un personnage neutre. Ali, qui vit les événements ne sait alors rien de toutes les études qui en ont été faites plus tard par les historiens. C’est une approche individualisée et sensible de l’Histoire qui est donnée. Elle est forcément subjective mais aussi très vivante.

Lien entre le narrateur (Naïma ) et l’auteur (Alice Zeniter)

On présente l’Art de perdre comme un roman autobiographique mais il ne faut pas confondre la narratrice Naima avec l’auteur, Alice Zeniter. Évidemment, l’auteur utilise des éléments de sa propre histoire (sa vie en Normandie, son histoire familiale) mais il ne s’agit pas d’un « copie-collé » de son existence sur celle du personnage de Naima.

Alice Zeniter a affirmé avec force « je suis l’auteur, j’écris le roman, je ne peux pas être un personnage du livre puisque je le construis ou alors je suis tous les personnages. Un personnage , et en particulier la narratrice Naïma, est forcément fictionnel. Pour le construire, je m’empare de mon histoire, je m'empare de l’Histoire et j’en fais ce que je veux. »

Le personnage d’Ali : un homme face à des choix ?

La question du choix dans une guerre d’indépendance semble cruciale. De manière manichéenne, on a présenté après coup comme évidente la possibilité de choisir entre le FLN et l’Algérie française pendant la guerre d’Algérie. Cette question philosophique du choix est centrale dans le roman et se pose en particulier avec le personnage d’Ali. Or, Ali ne choisit pas, le « choix » s’impose à lui. Alice Zeniter a voulu casser cette idée du déterminisme : « La liberté des hommes est une fiction. Ali n’est pas libre de choisir le FLN ou l’Algérie française. » Plusieurs éléments rendent en effet difficile le choix : la survie économique, la perte d’un ami ou d’un proche (dans le roman, l’assassinat de l’ancien combattant, ami d’Ali), la place dans la société (Ali est patriarche, chef de clan, sa décision n’implique donc pas que lui mais tout son clan)… C’est très facile de juger après coup, lorsque la situation est dépassionnée mais sur le moment, Ali « subit » les événements.

Le personnage d’Hamid : le jugement d’un fils et la construction d’une existence « déracinée » ?

Typiquement , Hamid, le fils d’Ali ne comprend pas ce qu’il estime être le « choix » de son père. Son incompréhension vient du fait qu’il n’a pas la même grille de lecture des événements. Le contexte a changé dans les années 80 : on voit dans le harki un traître. Hamid ne comprend pas que son père n’a pas les mêmes repères et qu’il n’a pas « raté l’indépendance » car il n’en avait même pas conscience. Il en ressort une incompréhension mutuelle entre Ali, le père qui se mure dans le silence et Hamid, accusateur et qui finit par se détacher de sa famille et de ses « racines ». La solution pour cesser de se disputer est d’accepter qu’on ne se comprend pas.

La religion

La croyance religieuse et en particulier celle au Mektoub influe le « non choix » d’Ali. En effet, selon le Mektoub « tout est déjà écrit », cela rend inutile toute volonté de changer le cours de l’histoire. Ali n’a pas de conscience politique, il s’en remet à Dieu. Hamid lui s’émancipe de la religion pour « prendre sa vie en main ». Il est ici plus question de pratique que de croyance. Dans l’enfance et jeune adulte, Hamid ne croit pas forcément mais il pratique et fait « par habitude », par « tradition » le ramadan. Lorsqu’il décide d’arrêter le ramadan, il le fait pour « gommer les stigmates qui font que la société française le rejette », il rompt avec des habitudes de sa famille et fait un choix identitaire.

Les personnages : des héros ?

Le roman fait allusion à des héros comme Ulysse et Enée. Ali, le harki peut-il être un héros, un nouvel Ulysse ? Oui assurément. En fait, il n’y a pas d’être humain qui ne mérite d’être chanté. Chaque être humain est un héros potentiel. Les « migrants » qu’on déshumanise par un pluriel généraliste sont autant de héros individuels qui réalisent une Odyssée digne d’être chantée. Traditionnellement, ce n’est pas un « bon » sujet de la littérature française qui depuis un siècle a été majoritairement masculine, blanche et bourgeoise. Cela commence à changer. Des écrivain-e-s choisissent leur héros parmi les habitants de ZUS, les immigrés… Alice Zeniter en fait partie et admire les romanciers réalistes du XIXème siècle qui avaient cette même démarche.

L’identité d’un Français « issu de l’immigration »

Peut-on se dire « Algérien » si on est de nationalité française. La question de l’identité et de l’héritage du pays d’origine est centrale dans le roman. Le pays dont parle Naïma est le pays d’origine de ses grands parents et de son père enfant. Le pays auquel se réfèrent les « Français issus de l’immigration » est en fait un pays lointain, une construction imaginaire qui n’est plus en phase avec la réalité du présent : ces Français qui se sentent (ou même se disent) Algériens ne savent pas précisément ce qui s’y passe au quotidien, il ne participent pas à la vie politique, culturelle du pays… Ils ont en héritage de ce pays la couleur de peau et une image qu’ils se construisent et qui est nécessairement fantasmée. Pour Naïma, c’est l’image faite des souvenirs que sa grand-mère Yéma lui transmet. L’Algérie devient un ailleurs rêvé, fantasmé et ce fantasme est entretenu soit par le récit de ceux qui en sont partis ( la grand-mère) soit par le silence (c’est le cas d’Ali).

Lien avec le poème d’Elizabeth Bishop l’Art

On a parlé de « déracinement » pour évoquer les Français issus de l’immigration. En fait la solution est donnée par le poème d’Elizabeth Bishop , l’Art de perdre.

Chacun a droit à l’histoire, chacun doit pouvoir connaître ce qui s’est passé dans son pays d’origine mais il ne doit pas être déterminé par l’histoire. On ne peut s’émanciper de son histoire que si on la connaît. Alors faut-il avoir peur de « perdre ses racines » ? Personne n’est assigné à une résidence biologique, « l’art de perdre » ce n’est pas tout oublier, au contraire, c’est connaître et dépasser, c’est un acte de résilience par la connaissance.

Rôle de la littérature dans la société

Alice Zeniter se présente comme une auteure résolument engagée. Elle se pose la question du poids de la littérature dans la société. Bien entendu, ce ne sont pas les romans à eux seuls qui vont changer le monde de manière significative. Mais ils ont un rôle à jouer.

A la différence de l’Histoire, le roman propose une vision sensible des événements. La fiction a aussi cette capacité à arracher un mot du sens étroit ou connoté qu’on a pris l’habitude de lui donner. Par exemple, le mot « harki » a longtemps eu et a encore une résonance très négative d’extrême droite, le harki, c’est « le traître », le « collabo ». Le personnage d’Ali, parce qu’on entre dans son intimité, dans la complexité de son histoire, donne un autre sens au mot « harki ». Le roman donne sa vision de l’Histoire à travers un héros. Longtemps Alice Zeniter n’a pas pu prononcer le mot « harki », l'écriture de l'Art de perdre l'a réconciliée avec ce mot.

Compte rendu de Madame Cuirot, professeur d'histoire-géographie de la classe de 1èreL1, HIDA.