Architecture scolaire et modernité, 1916

À l’angle du boulevard de Clichy et de la rue de Douai, s’élève un édifice dont l’aspect original et attrayant s’impose au passant : c’est un lycée de jeunes filles, le lycée Jules-Ferry. De Baudot, dans le livre[1] que j’analysait récemment, en recommande l’examen et nous ne saurions mieux faire que de suivre ce conseil. Le lycée Jules-Ferry, en effet, est une œuvre rationnelle et par là-même, exemplaire. Son architecte, M. Lièvre-Paquet[2], est animé de l’esprit qui dirigeait jadis Train[3] lorsqu’il érigea le collège Chaptal, Vaudremer[4], lorsqu’il fit le lycée Buffon. Comme M. Louis Bonnier[5], dans son groupe scolaire de Grenelle[6] il a, avec un esprit libre, appliqué franchement toutes les ressources que lui fournissait son temps, à la réalisation du programme qui lui était proposé. Il n’a pas fait exclusivement appel au ciment armé, puisque tout le rez-de-chaussée de l’édifice est de pierre et de brique, mais il a usé largement de toutes les facilités que le ciment armé lui donnait. Il ne s’est pas contenté de construire avec logique, il a, dans la conception de l’ensemble comme dans le soin apporté au détail, fait preuve d’un sentiment et d’un goût délicats. Aussi le lycée Jules-Ferry est-il tout à la fois un établissement scolaire parfaitement adapté à sa formation, une œuvre de construction remarquable ou, pour tout dire, une véritable œuvre d’art.

Arrêtons-nous un instant devant l’entrée. Pourquoi cette façade nous frappe-t-elle ? C’est, d’abord parce qu’étroite, pratiquée dans un pan coupé, elle n’en donne pas moins l’impression, d’ampleur. Vous y chercheriez, en vain, colonnes ou pilastres de styles traditionnels. L’acanthe et la volute, l’ove et les rais de cœur, ainsi que tous les autres oripeaux conventionnels ne sont pas, cette fois-ci, sortis du magasin aux accessoires. Vous ne découvrez pas davantage de ces sculptures décoratives qui se plaquent au hasard, sur tant de palais trop vantés. La façade vaut, par elle-même par ses dispositions, par ses proportions. Au rez-de-chaussée, une large baie accueillante encadrée à sa partie supérieure d’une ornementation très étudiée et très sobre. Au-dessus, trois étages où de grandes ouvertures ont été pratiquées, un balcon de ferronnerie au troisième et c’est tout. C’est assez pour constituer un ensemble heureux que la couleur vient animer, car la pierre blanche et les briques roses qui lui succèdent forment une harmonie pénétrante, sans brutalité.

Une corniche très simple souligne l’extrémité supérieure des murs, l’œil n’aperçoit pas de toiture, c’est qu’en effet le ciment armé a permis de supprimer les combles et de couronner l’édifice en terrasse. Pourquoi en effet, les toits aigus sont-ils de tradition sous nos climats ? C’est que, jusqu’à la période contemporaine, l’architecte ne disposait pas d’éléments capables d’éviter, sur une terrasse, l’infiltration des eaux de pluie. Les charpentes, l’ardoise, la tuile ne se prêtaient qu’à des toits inclinés. Le ciment armé permet de couvrir les édifices d’un bouclier plat, relativement léger et complètement étanche. Dans un lycée, De Baudot en fait la remarque, les combles ne sont jamais utilisés, ou s’ils le sont, c’est pour y loger des domestiques dans des conditions insalubres ou pour, y mettre des services forcément mal installés. Donc, M. Paquet a supprimé toute toiture inclinée ou apparente, son lycée s’arrête au-dessus des murs par une ligne horizontale et cela complète l’originalité de l’aspect.

Pénétrons à l’intérieur. Je vous laisse le soin d’admirer les dispositions élégantes ou l’ornementation ingénieuse du vestibule, du hall, du parloir. J’appellerai, simplement, en passant, votre attention sur le parti qui a été tiré de la ferronnerie et de la mosaïque et vous ferai remarquer qu’il n’eût guère été possible de conserver au hall son ampleur sans le diviser par des piliers intermédiaires si le plafond n’en était en ciment armé.

Suivez-moi dans le cabinet de la directrice. Si vous éprouvez une impression d’harmonie, c’est que tout ici, mobilier, disposition des fils électriques, cadre de la cheminée, aussi bien qua la décoration des murailles et la construction de la pièce, est l’œuvre de l’architecte. De là, une unité qui s’impose tout d’abord. À présent, analysez. Le mur est couvert d’un papier-cuir gaufré auquel succède, à deux mètres environ du plancher, une frise décorée d’un pochoir léger. Au-dessus de cette frise, la muraille continue son ascension, nue, blanche elle se relie au plafond sans que rien souligne le passage, et cette disposition donne à l’œil un sentiment de légèreté, d’espace libre. Regardez cette bibliothèque en partie ouverte en partie vitrée, ce meuble, bibliothèque à la fois et carton. Les fils électriques, qu’il était nécessaire de faire courir sur le plafond, ont combiné leurs lignes selon un esprit décoratif. Rien n’a paru indifférent. Des dispositions élémentaires, des formes géométriques combinées avec bonheur, sans rien de rigoureux, donnent du caractère a un ensemble où la fin utile, loin d’être- masquée, est le support naturel de l’art. Vous me direz qu’il est assez ordinaire de voir un architecte donner ses soins aux cabinets directoriaux. Suivez-moi jusqu’au réfectoire. La belle salle, avec ses murailles aux frises sobres et gaies, ses immenses baies par où pénètrent largement la lumière et l’air ! Le sol revêtu de carreaux de céramique aux couleurs joyeuses les tables recouvertes de marbre rouge, les dressoirs, le buffet de bois clair, tout y est accueillant Ouvrez ces tiroirs, voyez les couverts, la vaisselle, les verres et les carafes ont été choisis avec discernement.

Traversons les couloirs ici, pour protéger un mur contre des frottements incessants on l’a, simplement, armé de baguettes demi-cylindriques et celles-ci, convenablement espacées, paraissent uniquement disposées pour nous plaire. Les vestiaires, de petits chefs-d’œuvre. Il fallait que chaque enfant pût accrocher chapeau et manteau, déposer son parapluie, placer des caoutchoucs en hiver et garder quelques livres. L’architecte a tenu compte de tous ces désirs et il a combiné des meubles qui les satisfont tous, qui ne visent qu’à remplir leur fonction modeste et prennent un cachet esthétique de l’évidence de leur utilité. Voulez-vous parcourir les classes claires et lumineuses, voulez-vous visiter le jardin sur lequel s’ouvrent tant de galeries vitrées, les murailles étant réduites aux indispensables ossatures. Partout et dans les laboratoires et dans les cuisines et dans les lavabos, vous retrouverez le même souci réalisé avec la même foi féconde.

Montons enfin sur ces terrasses que le ciment armé, comme je vous l’ai expliqué, a autorisées. Leur mérite n’est pas uniquement négatif. Elles constituent en plein-air, au-dessus des poussières et des relents de la rue, de magnifiques préaux. Des balustrades de fer les entourent et, pour plus de sécurité, des grands caisses, garnies do plantes vertes, interdisent l’approche des balustrades. Ces plantes vertes, on les aperçoit du dehors, on en jouit sur la terrasse et c’est ainsi que l’utile se joint, d’une façon permanente, au décor. Au milieu d’une terrasse, j’aperçois un élégant motif architectural orné, lui aussi, de plantes. Est-il là, uniquement, pour l’œil ? Je m’approche et je découvre qu’il forme coffre pour deux tuyaux de cheminée. Car on se chauffe sous nos climats et l’une des raisons alléguées contre les terrassés a été la laideur des tuyaux de cheminées qui devraient nécessairement y émerger. L’obstacle, on le voit, n’est pas inéluctable.

Ai-je besoin d’insister, avec le citoyen Morvan, sur l’avantage qu’il y a, dans une ville où le terrain est cher et la place réservée aux écoles souvent si étroitement mesurée, à pouvoir augmenter ainsi les espaces destinés aux jeunes ?

Heureuses les fillettes qui grandissent au lycée Jules-Ferry sous la direction bienveillante de Mlle Amieux[7] et de ses collaboratrices. Avec l’instruction et l’éducation que leur dispensent des professeurs d’élite, elles reçoivent, de la maison même qui les abrite, des leçons essentielles. Elles s’habituent à vivre dans un cadre harmonieux. La beauté, sans qu’elles en aient conscience, se fait, pour elles, un besoin impérieux. Devenues femmes, épouses et mères, elles appliqueront, dans leurs demeures, les principes dont elles se seront, à leur insu, imprégnées. Puissent, de toute part, surgir des maisons d’école, des collèges, des lycées, capables de donner un enseignement semblable.

Léon Rosenthal[8]


[1] Anatole de Baudot, L’architecture, le passé, le présent, Paris, Henri Laurens, 1916, p. 149-153.

[2] Pierre Paquet (1875-1959) est ancien élève de l’École des Beaux-Arts, de l’École des Arts décoratifs et fut l’élève d’Émile Vaudremer et de Charles Genuys, architectes diocésains. En 1901, il est reçu au concours des architectes diocésains et chargé des diocèses de Cambrai, Blois puis Bordeaux. À la séparation des Églises et de l’État (1905), il devient architecte en chef des monuments historiques. Architecte du lycée Jules-Ferry (1913), il est également chargé de la restauration de l’hôtel de Cluny, de la Sainte-Chapelle, de l’ancien prieuré Saint-Martin (CNAM) et du Mont Saint-Michel. À partir de 1920, il est inspecteur général des monuments historique.

[3] Eugène Train (1832-1903) est ancien élève de l’École des Beaux-Arts et obtient en 1858 le second grand prix de Rome. Architecte principal de la ville de Paris, il construit le collège Chaptal, le lycée Voltaire et bon nombre d’écoles parisiennes. Charles Genuys fut l’un de ses élèves.

[4] Émile Vaudremer (1829-1914) est ancien élève de l’École des Beaux-Arts, où il fréquente l’atelier de Guillaume Abel Blouet. En 1854, il est lauréat du premier grand prix de Rome. Il est architecte de la ville de Paris, inspecteur général des Bâtiments et membre du Conseil supérieur des prisons et du Conseil des lycées et collèges, architecte diocésain et enseignant aux Beaux-Arts. On lui doit notamment le lycée de garçons de Grenoble (1887), le lycée de jeunes filles de Montauban (1886), le lycée Buffon (1888) et le lycée Molière (1888).

[5] Louis Bonnier (1856-1946), artiste-peintre et architecte, est ancien élève de l’école académique de Lille puis de l’École des Beaux-Arts, où il est l’élève de Constant Moyaux et Louis-Jules André. En 1884, il devient architecte de la ville de Paris puis architecte des Bâtiments civils et Palais nationaux. Chargé du Palais de l’Élysée, il rédige le règlement d’urbanisme de la ville de Paris (1902), dessine le premier plan d’extension de la ville (1912) et fonde l’École supérieure d’art, qui devient, en 1925, l’Institut d’urbanisme de Paris.

[6] Groupe scolaire de la rue Rouelle, Paris 15e.

[7] Anne Amieux (1870-1961) est ancienne élève de l’École normale supérieure secondaire de jeunes filles de Sèvres (1889-1891) et agrégée de mathématiques. Elle enseigne aux lycées Lamartine et Victor-Hugo puis bénéficie en 1905 d’une bourse Albert-Kahn, grâce à laquelle elle se rend en Angleterre, en Écosse et aux États-Unis. En 1913, elle est nommée directrice du lycée Jules-Ferry, qu’elle conduit à travers la Première Guerre mondiale puis, en 1919, directrice de l’ENSJF, fonction qu’elle exerce jusqu’à sa retraite, en 1936.

[8] Léon Rosenthal (1870-1932) est un enseignant, militant et critique d’art. Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé d’histoire, il enseigne dans des lycées des départements avant d’être nommé, en 1906, professeur au lycée Louis-le-Grand. En 1899, il participe à la fondation de l’université populaire de Dijon, se rapproche du mouvement « Le Sillon » et écrit dans L’Humanité entre 1909 et 1918, date à laquelle il rejoint La France Libre, autre quotidien socialiste. En 1924, il devient professeur d’histoire de l’art moderne à l’Université de Lyon et directeur du musée des Beaux-Arts de la ville.